jeudi 18 juillet 2013

La Taxe Carbone : 2 - Application à la France

LA TAXE CARBONE : 2 – Application à la France



Eliminons d’abord la question de la déforestation : elle ne concerne pas la France dont la couverture forestière ne cesse de croître, comme en témoigne la carte ci-dessous issue de l’IGN. En dépit de l'urbanisation et des infrastructures, aucune région n’est en régression, toutes croissent, trois d’entre-elles de plus de 50%, depuis 1959. La raison principale en est l’abandon de nombreuses surfaces cultivables médiocres.


Le problème se situe au niveau des émissions. La dernière situation connue est l’année 2011, pour laquelle nous avons établi un synoptique de l’énergie en France, sans doute un peu dense, mais qui a le mérite de visualiser en une page tous les éléments importants avec leurs ordres de grandeur relatifs.



Energies primaires fossiles 2011

Toutes les énergies primaires sources de carbone sont réunies sous l’accolade « fossiles » en haut à gauche. Elles atteignent 128 MTEP. Toutes émettent des quantités massives de CO2 mais inégalement, comme le montrent les secteurs ci-dessous (ici 2010), respectivement en MTEP (énergie utile) en MT CO2 (émission nuisible) :


Si on attribue le qualificatif de « médiocre » au pétrole, alors le charbon est « très mauvais », et le gaz peut être qualifié de « moindre mal », mais pas de « vert ». Première conclusion : chaque fois que la substitution est possible, il faut préférer le gaz, à défaut le pétrole, et ne garder le charbon que si on ne peut pas l’éviter, ce qui est par exemple le cas du coke sidérurgique pour obtenir la fonte à partir du minerai de fer (5 MTEP). Le charbon est substituable dans ses applications thermiques, mais il y a un coût : le charbon est l’énergie fossile la moins chère, et aussi celle dont les ressources sont les plus abondantes, ce qui fera croître encore sa compétitivité. Le gaz naturel convient bien à toutes les applications thermiques, mais pas aux véhicules, car on ne peut pas le stocker facilement à l’état liquide. Attention : le GPL, aisément liquéfiable à température ambiante, est classé « pétrole » selon l’INSEE.

Un gain par substitution est donc possible au niveau des énergies primaires, mais il est limité, et il a un coût.

Energies finales : Résidentiel et tertiaire

Les applications résidentielles et tertiaires (bâtiments d’habitations, de bureaux, hôpitaux…) consomment près de 60 MTEP pour les seules applications de chauffage et d’eau chaude, auxquelles toutes les formes d’énergie primaire concourent : fioul, gaz naturel de réseau, GPL de citernes, biomasse (bois), solaire thermique, électricité, géothermie, pompes à chaleur. Elles sont pour la plupart assez faciles à substituer.

Parmi elles, l’électricité présente des particularités :
  • selon son mode de production, elle peut être exempte de CO2 (nucléaire, hydraulique, biomasse) ou au contraire chargée de CO2 (centrales thermiques, particulièrement au charbon),
  • le recours aux modes de production chargés de CO2, dont le coût marginal est le plus élevé,  se produit lorsque les autres moyens sont saturés ou indisponibles,
  • il s’en suit que le raisonnement en moyenne n’a pas de sens : l’énergie électrique est :
    • chargée en CO2, jusqu’à environ 50% de sa production lors des pointes de consommation assurées par les centrales thermiques, et selon les régions (Bretagne et PACA dépourvues de centrale nucléaire)
    • mais exempte la plus grande partie du temps et des lieux.
  • Pour réduire les émissions, il y a donc lieu de reporter toutes les consommations qui peuvent l’être (eau chaude, certaines activités industrielles, demain recharge de véhicules électriques) en dehors des périodes de pointe, ou de dissuader les consommations non indispensables grâce à une tarification et/ou une taxation appropriées.
Des réductions considérables peuvent aussi être faites par une meilleure efficacité énergétique. Voir à ce sujet le message « Négawatts ». Citons à titre d’exemples :
  • l’isolation des bâtiments : murs, portes, fenêtres, toits, VMC à double flux...
  • la modification de nombreux chauffages collectifs anciens  pour permettre la facturation des consommations individuelles réelles, en remplacement de leur répartition selon les millièmes de copropriété,
  • les pompes à chaleur dans les bâtiments neufs, notamment les pavillons individuels
  • les chauffages biénergie qui permettent de saturer les moyens de production exempts de CO2 en demi-saison ou plus, économisant autant de gaz ou de fioul.
Energies finales : Transports

Les applications aux transports routiers et aériens, exclusivement consommateurs de pétrole, se caractérisent à la fois par :
·    un rendement médiocre, dû à la fois au principe de Carnot-Clausius et aux mauvaises conditions d’utilisation des moteurs routiers à vitesse et couple très variables,
·        une extrême difficulté à substituer une autre énergie : les carburants actuels, liquides aux conditions usuelles de température et de pression, avec une densité énergétique de 44 MJ/kg, sont imbattables !

Dans l’état actuel des technologies des moteurs thermiques, des batteries et des piles à combustible, la voiture électrique, considérée hors taxes et subventions, est très loin d’être compétitive, principalement en raison des coûts élevés et des performances insuffisantes des batteries. Il faudrait une augmentation considérable du prix du pétrole pour qu’elle le devienne, et cette voiture électrique n’a de sens que si la production électrique supplémentaire ne fait appel ni au pétrole ou au gaz (rareté et CO2), ni au charbon (CO2).

Une importante évolution est quand même possible :
·    A court et moyen terme, par la réduction de la consommation des véhicules à moteur thermique par de nombreux procédés connus mais pas assez appliqués en raison de leurs coûts (sophistication des moteurs et des transmissions, hybridation) ou de leurs inconvénients commerciaux. Une division par 2 de la consommation actuelle est envisageable, mais avec un impact important sur le prix de revient et les caractéristiques (section et masse à réduire) du véhicule.
·      A plus long terme, par la mise en place d’infrastructures réduisant les inconvénients et les coûts liés aux batteries, maillon faible du véhicule électrique, et parmi elles l’électrification d’autoroutes permettant simultanément la propulsion des véhicules électriques et la recharge de leurs batteries par trolley.

Les applications pour lesquelles les produits pétroliers sont les plus difficiles à remplacer sont :
·    La pétrochimie (plastiques, fibres textiles, résines, solvants, lubrifiants, produits organiques de synthèse…), qui, par nature, ne dispose d’aucune alternative,
·   Les transports aériens, encore plus critiques que l’automobile. On peut envisager l’hydrogène liquide, très contraignant, ou plutôt les carburants biologiques.

Par quoi commencer ?

Le paragraphe précédent a brossé une peinture rapide de l’extrême complexité d’un problème qui évolue avec les prix des énergies primaires, avec de multiples solutions concurrentes ayant chacune ses avantages et ses inconvénients. Les choix sont difficiles, et peuvent à chaque instant être remis en cause.

C’est pourtant un enjeu stratégique majeur pour notre pays d’anticiper ce changement énergétique en réduisant nos émissions de CO2 sans perdre de compétitivité.

La méthode très française qui consiste à faire un choix technocratique des solutions, puis à leur apporter à coups de subventions des compétitivités artificielles qui sont obtenues au détriment de la compétitivité de ceux qui payent les subventions, est vouée à l’échec : elle a donné le plan calcul, le paquebot France, le Concorde, les excédents agricoles, le Rafale, le char Leclerc, et tant d’autres catastrophes économiques présentées comme des succès techniques.

Il existe pourtant une méthode neutre pour promouvoir la nécessaire réduction des émissions de CO2 : la taxe « carbone », ciblée exactement sur son objet, dont les modalités doivent être telles qu’elle dissuade, en la taxant, l’utilisation des énergies fossiles, et ce :
  • sans faire un choix a priori entre les solutions incertaines de remplacement
  • sans obérer la compétitivité des entreprises françaises à l’exportation
  • sans augmenter la pression fiscale, en la compensant par une baisse de la TVA
Il appartiendra évidemment à l’Etat d’en fixer le taux, qui devra au début être bas, puis croître progressivement par petits incréments selon un barème annoncé préalablement et respecté, afin d’éviter les ruptures qui pénalisent toujours l’économie et ruinent la confiance des acteurs économiques.

Elle fait l’objet des deux messages suivants 3 et 4 du présent blog.




La Taxe Carbone : 3 - Dans un monde idéal, façon TVA



La meilleure taxe carbone possible permet de renchérir pour le consommateur, arbitre final, le prix des produits amenant une émission de CO2 en raison de :
  • leur élaboration (pétrochimie…),
  • leur utilisation par combustion (carburants, combustibles…),
  • leur destruction après utilisation (emballages…).
Tous les produits sont donc, peu ou prou, concernés.

Pour qu’une taxe n’ait pas d’effet pervers, elle doit :
  • en masse, ne pas s’ajouter, mais se substituer à une autre taxe, notamment la TVA, afin de ne pas être un frein pour l’économie
  • être neutre et ne pas introduire de distorsion de concurrence entre pays assujettis et non assujettis, à l’achat comme à la vente
  • être indépendante du nombre d’intermédiaires,

On peut à cet effet imaginer un système de Taxe au Carbone Ajouté (TCA), analogue à la TVA selon le schéma suivant qui explicite les échanges monétaires entre :
  • Les territoires non assujettis à la TCA (la plupart…) en gris
  • Les territoires assujettis à la TCA (France, peut-être UE plus tard…) en vert
  • Le Trésor Public, en rose

La taxe carbone serait définie par le Budget sous forme d’un montant par tonne de carbone, par exemple :
  • pour commencer 20 €/tonne, soit 73 €/tonne de CO2, soit encore 0,017 €/litre de gazole carburant ou de fuel de chauffage domestique
  • croissant ensuite de 20 €/tonne chaque année, jusqu’à concurrence de 200 €/tonne, soit 0,17 € par litre de gazole ou de fuel domestique, soit encore 1/3 de la TICPE (ex TIPP)

Dans cette hypothèse, à l’intérieur du territoire assujetti, chaque entreprise :
  • paye à son fournisseur la TCA supportée par le produit acheté,
  • facture à son client la TCA supportée par le produit vendu
Comme tout le carbone acheté par l’entreprise est soit émis sous forme de CO2, soit incorporé dans le produit vendu, le bilan carbone de l’entreprise est neutre, et, contrairement à la TVA,  elle n’a rien à verser au Trésor Public, ni à en recevoir.
Encore faut-il quelle puisse réattribuer de façon pertinente aux produits vendus, qui peuvent être très diversifiés, le carbone contenu dans les matières premières  et frais généraux (chauffage, carburants…) achetés. Toute entreprise serait donc contrainte à une comptabilité analytique carbone qui soit vérifiable par les services de l’Etat, ce qui est loin d’être simple.

Le problème se complique encore pour les échanges, importations ou exportations effectués hors TCA, comme hors TVA et pour les mêmes raisons, avec des entreprises situées en dehors du territoire :
·   A défaut de TCA facturée par son fournisseur hors du territoire assujetti, l’entreprise importatrice doit calculer, par application d’un barème et de règles fixées par le CGI,  la TCA Import qu’elle aurait du payer au fournisseur si celui-ci avait été assujetti.
·     Elle doit aussi calculer dans sa comptabilité carbone la répartition du carbone acheté ou importé entre les produits vendus ou exportés, et vérifier pour chaque période comptable cette égalité :
o   C Ventes + C Export = C Achats + C Import
et verser au (ou se faire rembourser par le) Trésor Public  le solde TCA Ventes – TCA Achats selon qu’il est positif ou négatif, comme pour la TVA.

Il se complique à nouveau par l’incidence des variations de stocks de matières premières, en-cours et produits finis pour lesquels elle n’a pas encore récupéré la TCA qui viendra charger les stocks. Si les variations de stocks de matières premières et de produits finis se traduisent respectivement par des corrections des achats et des ventes, en revanche les en-cours posent un problème complexe.

Cette TCA nécessiterait par surcroît une modification lourde  de tous les systèmes informatiques en introduisant une colonne TCA en plus de la colonne TVA sur toutes les lignes de facture.

La conclusion s’impose : bien que très séduisante par sa neutralité, son efficacité, et sa large assiette étendue à tous les produits ayant émis ou devant émettre du CO2, cette organisation nécessite une comptabilité carbone sophistiquée et analytique, beaucoup plus compliquée que la celle de la TVA qui s’exprime en pourcentage des achats et des ventes, dont la valeur ajoutée n’est que la différence, accessible par la seule comptabilité générale.
 Une telle TCA n’est donc malheureusement ni viable, ni même envisageable.



La Taxe Carbone : 4 - Dans la réalité, façon TICPE



Cette TC ne s’appliquerait qu’aux carburants et combustibles utilisés aux fins de chauffage domestique ou tertiaire, et aux carburants routiers. Afin de sauvegarder la compétitivité des entreprises françaises à l’exportation, elle ne peut donc pas s’appliquer à :
  • à la sidérurgie (cycle charbon, coke, fonte, acier…)
  • au chauffage industriel (process et bâtiments) ou agricole (élevage et serres)
  • aux tracteurs agricoles
  • aux moteurs thermiques fixes et groupes électrogènes
  • aux véhicules poids lourds de transport de personnes ou de marchandises
  • aux transports ferroviaires (locomotrices diesel)
  • aux transports maritimes ou aériens (marché globalisé)
  • à la pétrochimie (plastiques, lubrifiants…)
  • à la production d’énergie électrique de réseau, car celle-ci est en outre décarbonée à 92% en France, et sa répercussion aux clients sous forme de moyenne n’apporterait aucune discrimination dans leurs choix énergétiques.

En chiffres de 2011, cette exclusion porte donc sur 73,5 MTEP répartis comme suit :
  • 34,8 MTEP pour l’agriculture, l’industrie et la sidérurgie
  • 15,8 MTEP pour la production d’énergie électrique,
  • 12,5 MTEP pour la pétrochimie
  •   6,4 MTEP pur les transports aérien
  •   6,0 MTEP environ pour les transports routiers sur PL

Le total des énergies fossiles consommées étant de 127,8 MTEP la TC s’appliquerait donc sur 127,8 – 75,5 = 52,3 MTEP, soit 41% du total.
Ce chiffre peut apparaître décevant, mais il reste considérable en valeur et permet à la TC de modifier les comportements du plus grand nombre. Il marque aussi les limites de la capacité d’un pays, la France, agissant seul, à changer le cours des choses dans un monde globalisé.

A titre indicatif, en se basant sur le cours des droits à émettre du CO2 initialement fixé par l’Union Européenne à 20 € par tonne de CO2, cette TC pourrait être fixée à 73 € par tonne de carbone (ce qui est strictement équivalent), aboutissant à :
  • 64 € par tonne d’hydrocarbure liquide (essence, gazole, fioul domestique, kérosène, fioul lourd), soit 54 € par m3 de gazole, ou 49 € par m3 d’essence dont la densité, et le pouvoir calorifique, sont moindres.
  • 60 € par tonne de gaz de pétrole liquéfié (butane, propane)
  • 55 € par tonne de GPL
  • Aux alentours de 30 à 35 € par tonne de charbon, selon sa teneur en carbone.

Ces montants décroissants résultent de la teneur en carbone plus faible dans les hydrocarbures plus légers, et paradoxalement dans le charbon qui contient bien autre chose que du carbone, et dont le pouvoir calorifique est beaucoup plus faible.  Ils sont donc cohérents entre eux. Pour ne pas détourner la taxe carbone de son objet, il est essentiel que cette TC dépende uniquement du taux de carbone du produit vendu et en aucun cas de son utilisation.

A ce niveau, dont l’ordre de grandeur est de 0,5% du prix du produit, ou même 0,3% pour les carburants, elle n’est pas très dissuasive et donc socialement acceptable, mais rien n’empêcherait de la faire monter, d’une année sur l’autre. Elle devrait, à fiscalité constante, être équilibrée par une très légère baisse des taux de TVA. A l’arrivée, elle profiterait un peu aux petits consommateurs de produits carbonés, et pénaliserait un peu les gros consommateurs : chauffage au gaz ou au fioul, gros véhicules et kilométrage élevé, ce qui est bien le but du jeu : une taxe imperceptible ne changerait rien.
  

lundi 22 avril 2013

Réduire de 10 km/h les limites de vitesse?


Table des matières du blog

Introduction

A l'initiative du Dr Lauwick, Président de l'ACMF (Automobile Club Médical de France), le Comité National de Sécurité Routière, dont il est membre, lance une réflexion sur l'opportunité de réduire tout ou partie des limites de vitesse autorisées. Le Gouvernement, dont on ne sait si les motivations sont écologiques ou sécuritaires, recevra ses conclusions en Septembre 2013. Sans les attendre le Ministre de l'Intérieur, Monsieur Manuel Valls, a déclaré mi-juillet que cette réduction "est inéluctable". Ces éléments, a priori très orientés, surprennent et ne peuvent qu'inquiéter les équipementiers, constructeurs et utilisateurs de véhicules routiers. 

Nous vous proposons une analyse factuelle de la question. Si vous la partagez, ne manquez pas de  diffuser largement le lien du présent message.

Point de vue écologique

Emissions de CO2 et S
  • La force aérodynamique croît comme le carré de la vitesse, mais elle n’est prépondérante qu’au dessus de 90 km/h. La force de roulement qui s’y ajoute est à peu près constante. Elle est donc prépondérante à petite vitesse.
  • Le rendement du moteur décroît très vite quand le couple moteur décroît. Sur le rapport de boîte le plus long, ce rendement décroît en dessous de 130 km/h, et décroît encore plus vite si l’on rétrograde, c'est-à-dire en dessous de 80 à 90 km/h.
Il s’en suit qu’une baisse de 10 km/h réduit très peu (7%) la consommation depuis 130 ou 110 km/h, mais l’augmente de 3%, 6% et 14% respectivement  depuis 90, 70 ou 50 km/h. La résultante est nulle…

Les réductions de vitesse envisagées ne réduiront donc ni les consommations, ni les émissions de CO2 et de SO2 qui leur sont directement liées.

Autres émissions : CO, NOx, CoV, Particules de carbone

Les normes de pollutions ont amené à munir les véhicules de divers dispositifs qui réduisent ces autres émissions : pots catalytiques, filtres à particules, recyclage… La plupart fonctionnent grâce à la température élevée des gaz d’échappement. Leur efficacité est spécifiée par les normes Euro 5 et future Euro 6, selon un profil d’essai type, comme pour la consommation. La réduction des limites de vitesse, particulièrement les plus basses, aura un effet négatif sur ces émissions en raison des points de fonctionnement moins favorables et des températures plus basses du moteur et des dispositifs antipollution.

Point de vue de la sécurité routière

Un truisme

« La vitesse tue, il faut la réduire ». Incontestablement, à vitesse nulle, aucun accident dû au déplacement n’est possible ! Sans aucun doute, toutes choses égales par ailleurs, plus la vitesse est élevée, plus l’accident éventuel risque d’être grave, ce qui ne signifie pas qu’elle en soit nécessairement la cause.
Mais si l’on souhaite continuer à se déplacer loin dans un temps raisonnable, une vitesse est nécessaire, définie par « vitesse = distance / temps ». Le déplacement, et donc la vitesse, sont parties intégrantes de la vie,  et de la liberté individuelle.

Le graphique ci-dessous (deux échelles logarithmiques) met en relief, pour chaque moyen de transport, sa dangerosité par rapport à sa vitesse et montre :
  • L’absence totale de corrélation entre vitesse et dangerosité démontre définitivement que les accidents dus à la vitesse ne sont pas une fatalité, mais sont principalement liés au mode de transport.
  • Que des moyens de transports proches, utilisant largement les mêmes infrastructures, sont très différenciés : la moto est 20 fois plus dangereuse que l’auto et 200 fois plus que le bus, mais à peine plus dangereuse que la marche ou le vélo. L’avion est à la fois le plus rapide et le plus sûr!
 
     Diagramme établi par l’auteur sur données www.villemin.gerard.free.fr

Les accidents de la route

La mortalité routière est un fléau, heureusement en régression (courbe rouge):
(La courbe noire de « taux de gravité », relativement constante, montre seulement que le nombre de blessés se réduit avec la même régression)

Depuis 1972, pire année à cet égard :
  • le nombre de tués sur les routes a été divisé par 4,5
  • le parc de véhicules en circulation a été multiplié par 2,3
  • le kilométrage annuel moyen par véhicule a peu changé
  • le nombre d’accidents par véhicule, ou par kilomètre a donc été divisé par 4,5 x 2,3 = 10
Par nature, ce résultat est, et restera, toujours trop élevé, mais son évolution très favorable mérite d’être analysée : quelles en sont les causes ?

Elles sont évidemment multiples. Comme tous les paramètres correspondant à trois familles (véhicules, infrastructures, comportement) ont été modifiés en même temps, il est scientifiquement impossible de déterminer précisément quel a été l’impact de chacun de ces paramètres sur le bon résultat. On ne peut que procéder par analyses partielles, toutes plus ou moins contestables.

Les limitations de vitesse ?

Cette assertion fréquente ne résiste pas à l’analyse : Début 1972, année prise comme référence, les véhicules de tourisme typiques étaient les Renault R4, R8 et R16, les Peugeot 204 et 504, les Citroën 2CV, Ami 6/8  et DS19. En dehors de quelques  hauts de gamme, elles n’avaient pas la possibilité de rouler durablement vite, en raison de leur faible puissance, du bruit, des vibrations et de leur consommation. Le réseau autoroutier était limité au 1/10ème du réseau actuel. Les vitesses de croisière se situaient le plus souvent entre 80 et 100 k/h « chrono », comme on disait alors. Les vitesses de croisière actuelles sont largement supérieures. Même si cette augmentation a été limitée par la réglementation, il est clair que l’amélioration spectaculaire de la sécurité n'a pas été obtenue par la réduction des vitesses, bien loin de là.

L’exemple de la Formule 1

Les statistiques de mortalité des pilotes de F1 par decennie sont les suivantes :

                                                            Etabli par l’auteur de www.8-e.fr à partir de données publiques

Après 40 ans de « combats de gladiateurs », et le décès d'Ayrton Senna en 1994, aucun accident mortel n’est survenu depuis 1995, soit 18 ans. Si la conception de ces bolides a été réglementée à maintes reprises, leur vitesse maximum est restée à peu près constante, au-delà de 300 km/h. Manifestement,  le pilote continuant à rechercher la vitesse avant tout, les causes de l’amélioration spectaculaire appartiennent à deux familles :
  • Les véhicules : sécurité passive, habitacles indéformables en carbone…
  • Les infrastructures : suppression des obstacles dangereux, adaptation des circuits…
Notons que les pires périodes de la F1 et de la route, autour de 1970, ainsi que leurs améliorations radicales, coïncident en raison de la prise en compte simultanée de la sécurité lors de la conception des véhicules et des infrastructures.

L’amélioration des véhicules  (Avenir en italique)
En faire une liste complète est impossible, car trop longue. De façon évidente, certaines ont eu, ou auront, un très gros impact,
  •  En sécurité passive (rend l’accident moins dangereux): ceintures de sécurité / 3 points / AR / à prétensionneurs, airbags avant / arrière, caisses déformables avec habitacle indéformable, verres feuilletés, Isofix, élimination des accessoires agressifs dedans et dehors, normes sur réservoirs et circuits de carburant ou électriques, SOS automatique par GSM '"eCall"…
  • En sécurité active (évite l’accident): qualité des pneumatiques, freins à disques / assistés / ABS /AFU / régulateurs de vitesse avec contrôle de distance, tenue de route / ESR, éclairage code européen/ halogène / xénon, rétroviseurs x 2 / x 3 / réglage électrique / dégivrants / électro-chrome, feux de détresse /automatiques, contrôle technique obligatoire, contrôle informatique des fonctions, dégivrage / désembuage / lave glace / projecteurs / caméra de recul, messages de sécurité.
  • Confort de conduite (réduit la fatigue du conducteur) : sièges réglables 3 axes / 4 axes / 5 axes, assistance direction, ergonomie du poste de conduite,  silence, climatisation / automatique, GPS avec cartographie, limiteurs /  régulateurs de vitesse, afficheurs « tête haute »,
  • Autonomie des véhicules (surveille et remplace le conducteur): ABS, feux de croisement automatiques, essuie-glace automatique, warning automatiques, alarme de changement de voie, limiteur / régulateur asservi à la cartographie, boîte de vitesse pilotée, détecteur de somnolence, freinage automatique d’urgence, reconnaissance automatique de la signalisation. La révolution numérique (notamment Google et une université américaine) a déjà permis la réalisation et l’essai satisfaisant de véhicules prototypes dépourvus de conducteurs, capables de s’insérer dans le trafic et de respecter les signalisations, uniquement commandés à partir de l’analyse des images. Cette intelligence artificielle progressivement adaptée sur les véhicules de série pourra corriger de plus en plus d’erreurs du conducteur, jusqu’à, peut-être, le remplacer un jour.

 L’amélioration des infrastructures (Avenir en italique) 
  • Décuplement du réseau de voies autoroutières (concédées ou non),
  • Création de déviations ou de périphériques autour des agglomérations Suppression des routes à 3 voies, des « points noirs » et de la plupart des passages à niveau ferroviaires,
  • Généralisation des barrières de sécurité centrales et latérales,
  • Remplacement des carrefours par des ronds-points,
  • Amélioration du balisage et de la signalisation,
  • Pré-signalisation par panneaux « Sirius »,
  • Messages « Autoroute Info 107.7 », « Info Trafic »
  • Retour à l’ergonomie de la signalisation : la voie prioritaire est celle qui est ressentie comme telle.
L’amélioration du comportement  (Avenir en italique)
  • Lutte contre l’alcoolisme au volant
  • Bonus / malus des compagnies d’assurances,
  • Préoccupation écologique
  • Ordinateurs de bord explicitant la consommation
  • Campagnes de la Prévention Routière
  • Application stricte du Code de la Route, avec contraventions proportionnelles aux infractions
  • Conduite apaisée, sans agressivité, ni esprit de compétition.
  • Lutte contre la somnolence qui est devenu le premier facteur de risque sur voies autoroutières
  • Traiter en priorité les cycles motorisés.
  • Lutter contre les stupéfiants  (illicites ou médicaments
  • Réprimer la conduite sans permis (et donc sans assurance !).
  • Simplifier les épreuves du Code de le Route pour les ramener au niveau des connaissances effectives d’un panel de gros rouleurs n’ayant ni contraventions, ni sinistres.
  • Revenir sur l’absence de responsabilité civile des piétons et cycles (loi Badinter) qui déresponsabilise souvent leur comportement. 
Conclusion

En l’absence définitive de moyen scientifique d’analyse, on peut néanmoins émettre quelques hypothèses :

Les différents progrès des véhicules ont amené des coefficients diviseurs de risques  évalués à :
  • 2 pour les seules ceintures de sécurité et airbags
  • 1,4 pour tous les autres facteurs de sécurité passive
  • 1,4 pour la sécurité active et le confort
Soit 2 x 1,4 x 1,4 = 4 au titre des véhicules

Pour les infrastructures :
  • 1,3 pour la création d’un réseau de voies aux normes autoroutières, qui dérive 1/3 du trafic avec une sécurité très élevée,
  • 1,4 pour les aménagements du reste du réseau routier
Soit 1,3 x 1,4 = 2 au titre des infrastructures

Ce qui laisse 10 / ( 4 x 1,4 ) = 1,25 au titre comportement humain, le plus difficile à améliorer car l’être humain n’a pas fondamentalement changé depuis 40 ans, et reste donc faillible.

Pour continuer à réduire le chiffre des victimes de la route, il suffit :
  • de laisser les véhicules modernes plus sûrs remplacer les anciens selon un renouvellement tous les 12 ans
  • de poursuivre la prise d’autonomie des véhicules en matière de sécurité, de surveillance du conducteur et de substitution de l’intelligence artificielle à celle, faillible, du conducteur
  • de continuer à améliorer les infrastructures.
Baisser les vitesses limites de 10 km/h ?

Rappelons qu’en France, en 2012, 37,4 millions de véhicules particuliers et utilitaires légers ont parcouru en moyenne 13 200 km, soit un total proche de 50 milliards de km. Faute de statistiques, prenons pour hypothèse plausible que ces kilomètres ont été parcourus à la vitesse moyenne (hors arrêts pour encombrements et signalisation) de l'ordre de 80 km/h, soit 625 millions d’heures par an passées au volant d’un véhicule en déplacement.

Différentes sources indiquent que chaque véhicule transporte, outre le conducteur, en moyenne 0,4 passager, ce qui nous amène à 625 x 1,4 ~ 900 millions d’heures passées dans un véhicule en déplacement effectif. Une baisse de vitesse de 10 km/h, appliquée aux 5 limites usuelles de 50 à 130 km/h,  entraînerait une baisse moyenne de vitesse de 12%, soit 110 millions d’heures perdues du fait de la réduction des vitesses autorisées.

L’âge moyen des personnes tuées dans un accident de la route est de 42 ans (source DSCR). A cet âge, l’espérance de survie est de 41 ans (source INSEE), soit 360 000 heures. Prenons cette espérance de survie comme nouvelle unité de temps. Les heures perdues ci-dessus équivalent à 300 espérances de survie humaine par an ! 

A supposer que cette mesure sauve à elle seule 300 vies par an (ce qui est très peu probable car les autres facteurs d'amélioration y contribueront aussi), ces 300 vies seront entièrement passées au volant pour cause d'allongement des temps de trajet. Au mieux, le gain est nul!

Le propos n’est évidemment pas de dire que le décès brutal d’une personne serait préférable à une nuisance généralisée, mais bien d’apporter un ordre de grandeur concret : la nuisance résultant d’une réduction supplémentaire des limites de vitesse est monstrueusement élevée.

Les accidents par km ont été divisés par 21 en 40 ans. Tout indique que cette tendance heureuse et nécessaire peut se poursuivre, sans réduire les limites de vitesse.  
La pollution d’origine routière est en décroissance très rapide sous la pression des nouvelles normes européennes. Une réduction des vitesses n’apporterait rien, et serait même plutôt négative.
Les réduire les limites de vitesse en dépit de ces constatations échapperait à toute logique, et serait inutilement liberticide et économiquement pénalisante!

Si vous partagez cette analyse ne manquez pas de diffuser largement le lien du présent message.