mercredi 18 mars 2015

4 - Sécurité Routière : Analyse de la vitesse, tentant d'être cartésienne



4.1.   Réflexions sur la vitesse

La vitesse est un important paramètre de la sécurité routière, car, toutes choses égales par ailleurs, elle est incontestablement une cause d’augmentation de la fréquence et de la gravité des accidents. Intuitivement, on peut penser que le taux de décès est proportionnel au carré de la vitesse (énergie cinétique à absorber), mais ceci n’est qu’une hypothèse qui reste à démontrer. Les rares cas (USA) de relèvement des vitesses maximum autorisées font plutôt apparaître une proportionnalité à la vitesse, mais ils ne sont pas « toutes choses égales par ailleurs » puisqu’ils ne sont pas simultanés et ont donc bénéficié des différents progrès sur d’autres paramètres. Dans ce qui suit, nous conserverons donc la proportionnalité au carré, peut-être un peu pessimiste.

A ce titre, la vitesse est constamment présentée comme la cause principale des accidents, et a fait l’objet d’innombrables restrictions de plus en plus sévères, qui amènent des protestations de plus en plus véhémentes des usagers. Elle suscite des débats passionnés. Cherchons à prendre un peu de recul…

Tout accident résulte d’un déplacement : si la vitesse est nulle, il n’y a plus de déplacement, et plus d’accident, mais il n’y a plus de transport routier non plus.

Ce raisonnement par l’absurde éclaire le débat : les transports routiers sont un moyen unique de se rendre d’un point à un autre (et non d’une gare à une autre) dans un temps limité. Le quotient de la longueur du trajet entre ces deux points par le temps de trajet est la vitesse moyenne. Celle-ci est réduite par les réglementations :
  • limitant la vitesse selon le lieu
  • imposant une vitesse momentanément nulle aux arrêts oblgatoires (feux, stops, etc.)

Toute diminution de la vitesse moyenne se traduit donc par une augmentation du temps de trajet, et donc par une perte relative d’intérêt du transport routier. Contrairement à tous les autres, le paramètre « vitesse moyenne » affecte le principe même du transport, et introduit un dilemme entre efficacité et sécurité.

La sécurité vise à éviter les vies perdues par la mort, gâchées par des séquelles et invalidités, ou réduites par de longues convalescences et rééducations. Mais la lenteur prive aussi les usagers d’une partie de leur vie, de leur travail, de leurs loisirs, et peut amener ainsi une perte totale cumulée globalement comparable, mais plus équitablement répartie que celle des accidents.

Si l’on cherche à poursuivre l’amélioration de la sécurité exclusivement par réduction de la vitesse, et en maintenant l’hypothèse de la proportionnalité au carré de la vitesse, on arrive au résultat suivant : Pour poursuivre la tendance à la baisse de 5,70% par an, il faut réduire la vitesse moyenne effective de 2,84% par an, c’est-à-dire de 29% en 12 ans (division par 2 des décès), et de 50% en 24 ans (division par 4 des décès). Mais qui acceptera de rouler à 65 km/h sur autoroute, à 45 km/h sur route ordinaire, à 25 km/h en ville ? En fait, cette réduction du taux serait accompagnée d’une réduction du trafic au moins équivalente !

Le groupe adhère à cette notion de dilemme, mais s’est divisé sur la réduction de vitesse maximum à 80 km/h sur route ordinaire… Il admet que la limitation de vitesse est une nécessité, mais qu’elle ne peut, à elle seule, apporter la poursuite de l’amélioration.

4.2.   Les circonstances de la vitesse

On remarque aussi que la mention « toutes choses égales par ailleurs » en tête chapitre 4. ci-dessus n’est, dans la pratique, que très inégalement vérifiée. Ainsi :
  • Les autoroutes sont à la fois les voies les plus rapides et de très loin les plus sûres.
  • Depuis l’année 1972 qui a connu le triste record proche de 18 000 morts sur les routes de France, le nombre de décès par kilomètre a été divisé par 10. Or la vitesse effective moyenne n’a certainement pas baissé, car, en 1972 : 
    • ni les véhicules du parc (Renault R4, R8, R12 et R16, Peugeot 204, 404 et 504, Citroën 2 CV, Ami 6 et 8 et DS19, Simca 1300), à l’exception des DS19 et 504 
    • ni les infrastructures (1 500 Km d’autoroute au lieu de 13 000) ne permettaient de rouler aux vitesses de croisière actuelles!
  • De manière plus générale, si l’on compare entre eux les différents moyens de transport, il n’existe aucune corrélation, et donc aucune causalité, entre leur vitesse et leur risque. Leur position dans un plan (bi-logarithmique) Risque vs. Vitesse, non limité à la route, ni à la France, est très intéressante :


Une réserve doit être apportée : la dangerosité de la marche, et à un moindre degré du vélo,  résultent peu de leur propre vitesse, mais principalement de celle des autres véhicules, et donc du lieu de pratique. Mais elle peut aussi résulter en partie du comportement des piétons et cyclistes. 

4.3. Enseignements de la Formule 1

Elle constitue une approche limitée, mais totalement indépendante, comme « en laboratoire » où l’on peut observer ce qui se passe sans agir sur le paramètre « vitesse ». Les statistiques de décès en compétition des pilotes de F1 par décennie sont les suivantes :


Après 40 ans de « combats de gladiateurs », et le décès d'Ayrton Senna en 1994, aucun accident mortel n’est survenu pendant 20 ans. L’accident du 5 octobre 2014 au Grand Prix du Japon, de Jules Bianchi qui est toujours dans le coma, est ci-dessus assimilé à un décès. S’agissant d’un « sur-accident » résultant d’un accident matériel précédent, il montre que la route reste longue pour éliminer tous les facteurs de risques combinés, mais il ne change pas  la tendance.

Si la conception de ces bolides a été réglementée à maintes reprises, leur vitesse maximum et restée à peu près constante, au-delà de 300 km/h. Manifestement, le pilote continuant à rechercher la vitesse avant tout, les causes de l’amélioration spectaculaire appartiennent ici à deux familles :
  • Les véhicules : sécurité passive, habitacles indéformables en carbone, harnais, casques, combinaisons…
  • Les infrastructures : suppression des obstacles dangereux, adaptation des circuits…

Notons que les pires périodes de la F1 et de la route, autour de 1970, ainsi que leurs améliorations radicales, coïncident en raison de la prise en compte simultanée de la sécurité lors de la conception des véhicules et des infrastructures.

On est tenté d’en conclure que l’amélioration de la sécurité routière résulte plus des véhicules et des infrastructures que des comportements, mais cette conclusion relève de l’analogie et n’est pas scientifique.


Le Groupe est convaincu que la F1 apporte la preuve de l’influence considérable des véhicules et de l’infrastructure sur la sécurité, ce qui ne signifie en aucun cas que l’amélioration des comportements puisse être négligée en circulation usuelle.